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L'affaire Lenoci : quatre enjeux pour notre rapport à la justice

L'affaire Lenoci : quatre enjeux pour notre rapport à la justice

6.09.2026

L'affaire Grégory Lenoci a fait grand bruit au cours des dernières semaines. Le 24 juillet 2025, cet homme de 49 ans, originaire de Jambes, a violemment agressé son voisin Marc P., le laissant depuis dans un état végétatif. Marc P. avait déjà été condamné en 2020 à 37 mois de prison avec sursis pour tentative de viol sur un mineur de moins de dix ans ; Lenoci l'a agressé après avoir soupçonné, deux jours plus tôt, que son voisin ait abusé de son beau-fils de 6 ans, invité chez lui pour jouer aux jeux vidéo — une agression que Lenoci a lui-même filmée.

Le 20 août 2026, le tribunal correctionnel de Namur l'a reconnu coupable de tentative d'assassinat — la préméditation ayant été retenue, malgré la demande de sa défense de requalifier les faits en simple tentative d'homicide — et l'a condamné à une peine unique de 17 ans de prison, assortie d'une mise à disposition du tribunal de l'application des peines pendant dix ans, ainsi qu'au versement de 10.000 euros à la victime. Le verdict a provoqué de vives réactions dans la salle d'audience, entraînant son évacuation ; Lenoci a interjeté appel devant la cour d'appel de Liège.

L'affaire a par ailleurs pris une tournure politique : Georges-Louis Bouchez (MR) a jugé la peine « inique et disproportionnée » et annoncé un projet de loi visant un enfermement préventif de 48 heures pour toute plainte pour abus sexuel sur mineur impliquant un récidiviste. Un élan de « solidarité » avec Lenoci s'en est également suivi : une collecte en ligne a permis de récolter, selon les estimations, entre 70.000 et 80.000 euros en sa faveur.

Cette affaire soulève, à mon sens, quatre points problématiques.

L'épisode Lenoci et les réactions virulentes suscitées par le jugement du tribunal de Namur font apparaître qu'il y a, chez de nombreux citoyens, une incompréhension du sens de ce que fait la Justice. Face à cela, il ne faut pas se contenter de disqualifier ces réactions, même les plus virulentes. Il faut expliquer, patiemment : expliquer que la Justice n'a pas pour but de venger, que le temps de la justice — plus lent, parfois trop lent, il est vrai — est le prix des précautions et du respect d'un cadre contraignant composé de principes fondamentaux, comme la présomption d'innocence, qui ont pour vocation de protéger tous les citoyens contre l'arbitraire. Rappeler que se faire justice à soi-même ne peut jamais être une option dans une société qui ne veut pas sombrer dans le chaos. Protéger l'innocence de nos enfants, c'est aussi se battre pour qu'ils puissent grandir dans une société qui respecte ces principes fondamentaux, socle d'une communauté humaine non violente. Nous devons pouvoir l'expliquer sans arrogance : bref, il faut éduquer — et veiller à ce que cette éducation touche le plus grand nombre, pas seulement ceux et celles qui ont eu la chance de bénéficier d'une formation en droit.

Ces questions doivent, en d'autres mots, être abordées déjà dans l'enseignement obligatoire. Certes, les référentiels d'Éducation à la philosophie et à la citoyenneté et d'Histoire du tronc commun abordent, dès le plus jeune âge, des notions de loi, d'égalité devant la loi et de séparation des pouvoirs. Mais cette sensibilisation reste généraliste et s'arrête, pour l'essentiel, à la fin du tronc commun : au-delà de la 3e secondaire — au moment même où les élèves approchent de la majorité civique et pénale —, aucun module systématique ne les initie au fonctionnement concret de la justice : présomption d'innocence, rôle du parquet et du siège, voies de recours. C'est cette lacune précise, plus qu'une absence totale d'éducation civique, qu'il conviendrait de combler. Un cours dans lequel ces principes seraient illustrés par des mises en situation, des procès simulés, des choses très concrètes. Aujourd'hui, ce type d'éducation n'est pas organisé institutionnellement : il dépend d'initiatives bénévoles, d'associations, de projets menés avec des étudiants en droit, parfois avec le soutien d'institutions telles que le Parlement ou le Conseil supérieur de la Justice — mais il ne figure pas au programme obligatoire de tous les élèves. Il ne présente donc malheureusement pas le caractère systématique qu'il devrait avoir.

Au-delà de l'éducation, notre système doit être conçu pour assurer la plus grande implication possible des citoyens dans le fonctionnement de la justice. Nous avons déjà des juridictions avec des juges consulaires — donc non professionnels — comme le tribunal du travail et le tribunal de l'entreprise. Nous avons des jurys pour les cours d'assises, et l'expérience semble démontrer que la plupart des jurés d'assises ne confondent pas le lynchage sur les réseaux sociaux avec la tâche difficile et délicate qui leur est confiée : l'expérience est généralement très formatrice, et les avocats comme le magistrat qui préside les débats font souvent de grands efforts didactiques dont les effets ne peuvent être que bénéfiques. Nous avons enfin des membres non-magistrats qui siègent au Conseil supérieur de la Justice, ce qui évite toute tentation corporatiste au sein de cet organe. Il faudrait en tout cas éviter de déconstruire ces différents degrés d'implication des citoyens dans la justice et, au contraire, chercher — à l'image de la justice anglaise, qui bénéficie d'un degré de confiance sensiblement supérieur à celui de la justice belge — les moyens de renforcer cette implication directe. Cela ne peut être que bénéfique pour lever les malentendus et favoriser une meilleure compréhension et, partant, un meilleur degré de confiance.

Au-delà de ces efforts d'éducation et d'une plus grande implication des citoyens, il faut aussi prendre au sérieux le malaise de la population face à une Justice qui, faute de moyens, fonctionne souvent de manière beaucoup trop lente. Énormément de gens s'investissent quotidiennement pour faire tourner cette énorme machine qu'est la Justice, qui tend notamment à pacifier, autant que possible, des relations interpersonnelles complexes. Mais elle a ses imperfections, et chaque imperfection impacte lourdement la vie des personnes concernées et entame la confiance nécessaire dans la Justice. Dans le contexte d'un sous-financement chronique, la bonne volonté de ses acteurs a, elle aussi, ses limites. C'est là que les pouvoirs politiques devraient, enfin, prendre leurs responsabilités.

Les rapports entre le monde politique belge et le pouvoir judiciaire sont tendus. Le pouvoir judiciaire ne cesse de rappeler à quel point le sous-financement de la Justice l'empêche de fonctionner correctement et est la source de nombreuses difficultés. Ce sous-financement chronique traduit aussi le peu de respect dont les pouvoirs exécutif et législatif font parfois preuve à l'égard de la Dame Justice, ce troisième pouvoir.

L'affaire Lenoci illustre une nouvelle fois la difficulté qu'éprouve le pouvoir judiciaire à se faire respecter par les deux autres pouvoirs. Après des sorties similaires lors de l'affaire Reuzegom et lors de l'affaire du viol de Louvain, certains de nos dirigeants politiques — de tous bords — se sont à nouveau illustrés par des déclarations incendiaires et populistes qui ne font que jeter de l'huile sur le feu, en alimentant la méfiance des citoyens à l'égard des juges. On retrouve ici l'écho des « so-called judges » de Donald Trump, ou des juges présentés comme des « ennemis du peuple », à l'instar de ce titre resté célèbre du Daily Mail au moment du Brexit. Mais, plus fondamentalement encore, de telles déclarations à propos d'une affaire en cours méconnaissent gravement la séparation des pouvoirs et les fondements de l'État de droit.

Ces déclarations irresponsables posent, sous le socle commun de notre société, une véritable bombe à retardement. Nous en sommes déjà arrivés à un stade où, à plusieurs reprises, des ministres ont déclaré que l'État belge n'exécuterait pas telle ou telle décision de justice — notamment des décisions le condamnant à des astreintes pour non-respect de ses obligations légales. L'État de droit vacille, et il a besoin du plus grand soutien du monde politique pour résister aux attaques populistes. C'est précisément là que le bât blesse : les menaces ne viennent pas seulement de l'incompréhension des citoyens, mais aussi de certains responsables des pouvoirs exécutif et législatif qui, au lieu de tenter de restaurer le dialogue avec les citoyens, contribuent à renforcer cette incompréhension. Il est temps que le monde politique, dans son ensemble, prenne ses responsabilités et évite ce type de dérapages, auxquels on assiste aujourd'hui trop fréquemment.

Deux institutions ne s'y sont d'ailleurs pas trompées : dès le lendemain du verdict, le Conseil supérieur de la Justice s'est dit "vivement inquiet" des incidents et des appels à la violence contre les magistrats, rappelant que l'indépendance du pouvoir judiciaire est un fondement essentiel de l'État de droit et que toute contestation d'un jugement doit emprunter les voies de recours légales. Deux jours plus tard, le Collège des cours et tribunaux a, de son côté, publiquement rappelé que « les menaces sont incompatibles avec l'État de droit » et appelé les mandataires politiques à leurs responsabilités — un rappel presque identique à celui que ce dernier avait déjà dû adresser en 2023 lors du procès Reuzegom. Que la même mise en garde doive être répétée trois ans plus tard, et que deux organes distincts de la justice belge aient dû, à quelques jours d'intervalle, s'exprimer dans le même sens, en dit long sur la persistance du problème.

Dans l'affaire Lenoci, c'est la gestion préventive du risque de récidive qui est sans doute au cœur de la problématique de fond. Lenoci n'était pas un inconnu de la justice et avait déjà un passé violent : le risque de récidive semble donc avoir été sous-estimé dans son cas.

Quant à Marc P., une enquête journalistique a révélé qu'il avait multiplié, dès l'été 2024, les manquements aux conditions strictes assorties à son sursis de 2020 — accueil d'enfants du voisinage, sorties non supervisées — sans que son assistant de justice n'en soit informé, et alors même que les rapports du centre de guidance chargé de son suivi restaient rassurants jusqu'en juin 2025. Une première plainte visant un autre enfant avait par ailleurs été déposée dès le 29 juin 2025, sans qu'une mesure n'ait pu être prise avant l'agression de Lenoci, un mois plus tard. Si les faits sur mineurs qui lui sont aujourd'hui reprochés devaient être confirmés, c'est bien, une fois encore, la gestion préventive du risque de récidive qui serait au cœur du problème.

Cette problématique est complexe, car comment concilier la présomption d'innocence avec la gestion du risque de récidive ? Comment respecter, dans ce cadre, l'interdiction du profilage que les moyens technologiques permettent aujourd'hui ? Et comment, en même temps, protéger suffisamment la société contre ce risque ? Il faudra que les pénalistes se posent ces questions — mais pas, comme d'aucuns le voudraient, à chaud. Ces questions méritent une réflexion plus approfondie, car en l'espèce, il faut bien reconnaître que le système a failli une première fois avec la récidive de Lenoci lui-même, et peut-être même une seconde fois si la récidive de Marc P. venait à être confirmée.

Très rapidement, diverses cagnottes ont été mises en place par des proches et sympathisants de Lenoci. Selon les dernières estimations, elles auraient permis de récolter entre 70.000 et 80.000 euros. Dans cette affaire, l'objet exact de ces collectes demeure assez flou — aide financière aux proches de Lenoci, financement de ses frais de justice, etc. —, tout comme, pour certaines d'entre elles, les liens entre Lenoci et la personne ayant ouvert la cagnotte.

Cette affaire n'est pas sans rappeler celle du youtubeur Acid, condamné en 2024 pour avoir divulgué des informations personnelles et incité à la haine contre les proches des étudiants poursuivis dans l'affaire Reuzegom. Acid avait lui aussi lancé une cagnotte, d'abord pour financer ses frais de justice, avant qu'elle ne serve également à payer son amende pénale. Or, si rien ne s'oppose à un financement participatif destiné à couvrir des frais de justice et de conseil, à aider financièrement des personnes en situation de précarité, ou même à payer l'indemnisation due à une victime, le procédé pose davantage question lorsqu'il s'agit de payer une amende pénale. Si l'auteur d'un délit condamné à une amende pénale n'a plus à la payer lui-même, grâce à un financement participatif, quel est encore l'objectif de cette amende ?

Lors des travaux préparatoires du nouveau Code pénal, il a été rappelé que l'amende tend à exprimer la désapprobation sociale à l'égard de la violation de la loi pénale et, dans certains cas, à avoir un effet dissuasif. Certes, une fois définitivement prononcée, l'amende se transforme techniquement en une dette du condamné envers l'État belge, et rien ne s'oppose en principe à ce que cette dette soit acquittée par un tiers. En amont, en revanche, il est possible d'agir : le droit français, par exemple, exclut de longue date l'assurabilité de ce type de sanctions — la jurisprudence considérant, sur le fondement de l'article L. 113-1 du Code des assurances relatif à la faute intentionnelle, qu'assurer une amende reviendrait à la vider de son caractère dissuasif. Mais cette solution ne résout pas le problème du financement participatif en aval de la condamnation, qui reste, à ce stade, un angle mort de la réforme pénale.

Enfin, dans l'affaire Lenoci, il ne s'agissait pas d'amendes pénales — mais la volonté de tant de personnes de soutenir l'auteur de faits d'une telle gravité laisse perplexe, et renvoie à la première question posée par cette affaire : ne lésinons pas sur les moyens lorsqu'il s'agit de reconstruire la confiance des citoyens dans la justice.

Texte formellement amélioré/corrigé à l'aide de l'IA

Sources consultées

  1. L'Avenir, « Grégory Lenoci condamné à 17 ans de prison pour tentative d'assassinat à Namur : cris et injures fusent à l'annonce du verdict », 20 août 2026.
  2. La Libre, « Après le verdict contre Grégory Lenoci, la justice hausse le ton : ‘Les menaces sont incompatibles avec l'État de droit’ », 23 août 2026.
  3. L'Avenir, « Menaces après le jugement de Grégory Lenoci à Namur : le collège des cours et tribunaux en appelle à la responsabilité des mandataires politiques », 23 août 2026.
  4. La DH, « Grégory Lenoci condamné à 17 ans de prison : Georges-Louis Bouchez réagit à son tour et lance une proposition », 20 août 2026.
  5. RTBF, « Affaire Lenoci : notre enquête révèle comment un pédocriminel a échappé à la surveillance de la justice ».
  6. RTBF, « Débat : que pensez-vous du soutien financier accordé à Grégory Lenoci, condamné à 17 ans de prison pour tentative d'assassinat ? ».
  7. La DH, « Près de 65.000 euros récoltés via une cagnotte en soutien à Grégory Lenoci… », 24 août 2026 (voir aussi CNews et Bénin Web TV pour l'évolution du montant jusqu'à 80.000 euros).
  8. L'Avenir, « Affaire Sanda Dia : condamné après avoir révélé les noms d'étudiants impliqués, le youtubeur belge Acid lance une cagnotte qui cartonne », 23 février 2024.
  9. L'Avenir, « Affaire Sanda Dia : le Collège des cours et tribunaux indigné par les déclarations à propos du procès Reuzegom », 2 juin 2023.
  10. Christine Guillain, « Viol en Belgique : pourquoi l'auteur est condamné mais sa peine suspendue ? » (affaire du viol de Louvain), Le Club des Juristes, 3 juillet 2025.
  11. Wikipédia, « Enemies of the People (headline) » — sur la une du Daily Mail du 4 novembre 2016.
  12. Loi du 29 février 2024 introduisant les livres 1er et 2 du nouveau Code pénal belge (Moniteur belge / Etaamb).